Insécurité au Burkina : La nouvelle zone rouge

Il est difficile de trouver sur terre un dirigeant qui aime la liberté d’expression. Même à l’échelle individuelle, la liberté de ton de son prochain vis-à-vis de soi n’est pas toujours agréablement vécue. La liberté d’expression est donc une imposition de la volonté du bien-être général. Et comme toute imposition, lorsque l’occasion se présente de la ratatiner, les princes ne s’embarrassent pas.

Le 21 juin 2019, les oreilles des amoureux de la liberté de presse et d’expression ont sifflé. L’Assemblée nationale a adopté une modification du code pénal qui reste en travers de leur gorge. Cette modification dispose, de façon résumée, que toute information liée à la sécurité nationale, au terrorisme qui contribuerait à « démoraliser » les forces armées, à porter atteinte à la dignité des victimes des attaques terroristes et qui pourrait nuire aux positions de l’armée sera lourdement sanctionnée. De la prison et des amendes. Et aucune distinction n’est faite : journalistes, blogueurs, « activistes », citoyens peuvent subir la lourde main de cette nouvelle loi.

A la décharge du législateur et de ceux qui ont initié la loi, certains dérapages constatés dans l’espace public ont prêté le flanc à ce fouet constitué de bois vert marbré d’acide. Les images des éléments des forces armées à terre ont défilé sur les réseaux sociaux. Des positions de l’armée ont parfois été révélées sur les plateformes de discussion publiques.

De fausses rumeurs ont été souvent propagées, semant la panique au sein des populations. Des critiques pas souvent très constructives ont donné du fil à retordre au moral des troupes sur le terrain. Des dignités ont été bafouées sur les réseaux sociaux. Des attitudes et des comportements qui manquent de respect à la bienséance et au savoir-vivre ont jalonné les publications sur le réseau bleu. Autant donc d’épines qui ont servi à concocter la sève glaciale qui a été aspergée sur le visage des amoureux de la justice et de la liberté le 21 juin 2019.

Du reste, le gouvernement affirme à qui veut l’entendre qu’il ne s’agit pas d’une réduction de la liberté d’expression et de presse au Burkina Faso. Ce qui serait du reste incompréhensible de la part de ceux qui, aujourd’hui, profitent en réalité des fruits de cette liberté d’expression.

Signe d’ingratitude si…

C’est la libération de la parole sur les réseaux sociaux sous le régime de l’ancien président Blaise Compaoré qui a permis en grande partie l’immixtion de l’insurrection dans l’histoire du « Pays des Hommes intègres ». C’est sur ce même réseau social bleu que des hommes, devenus aujourd’hui ministres de leur pays ou ont pu occuper des postes de responsabilités qu’ils n’auraient peut-être jamais imaginé atteindre, ont travaillé à conscientiser leurs concitoyens, à leur ouvrir les yeux sur les dérives de la mauvaise gouvernance et à leur montrer la voie qui devrait conduire à les réduire.

Se retrouver aujourd’hui de l’autre côté de la pièce et lancer un obus pour obstruer le même canal serait d’une méchanceté et d’une ingratitude dont l’être humain a le secret ! Mais ce serait de bonne guerre ! Le bourreau est bien placé pour savoir et comprendre la dangerosité de la lame de sa hache et est sans doute le mieux indiqué dans la liste des personnes qui seraient tentées de l’émousser !

Alors que les organisations professionnelles de médias et les associations de blogueurs courraient, l’espoir au ventre, pour saisir le Conseil constitutionnel afin qu’il annule cette injustice, ce dernier leur a coupé l’herbe sous les pieds en s’auto-saisissant. La décision qu’il rendra ensuite leur glacera l’élan. La juridiction suprême, le dernier recours sur le plan national, a assuré que la loi était conforme à la Constitution et que le contexte sécuritaire délétère le commandait !

Que pouvait-on répondre encore à ça, sans courir le risque désormais de se faire fouetter en bonne et due forme sous le couvert de la loi ?

Si  cette loi n’est pas appliquée avec discernement…

Désormais donc, tous ceux qui manipulent l’information liée à la sécurité se le tiennent pour dit. Si cette loi n’est pas appliquée avec discernement, la force publique s’abattra sur quiconque osera publier une information sur la sécurité, sur une attaque terroriste, « sans autorisation préalable ». Une formulation qui donne l’urticaire aux professionnels de la presse et renforce, selon eux, le caractère liberticide de cette loi.

Le message que donne cette loi, c’est que les Burkinabè doivent désormais se taire devant les morsures du terrorisme, et mieux, fermer les yeux. Parler de l’insécurité au Burkina est donc devenue une « zone rouge ». Tout comme celles qui existaient avant l’insurrection dans certaines ruelles du pays. Bienvenue donc au pays du « Yelkayé », où il n’y a aucun problème, l’endroit où tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes !

Mais si effectivement les Burkinabè se soumettent à cette sentence, justifiée par « le contexte sécuritaire », le président du Faso Roch Marc Christian Kaboré aura-t-il respecté le sens de toutes les lettres de son projet de société qui se libelle ainsi :  « Bâtir avec le peuple un Burkina Faso de démocratie, de progrès économique et social, de liberté et de justice » ?

Car, il est clairement mentionné dans le préambule du même projet de société, ceci : « Mon engagement d’œuvrer à un développement économique et social soutenu du Burkina Faso, tire ses sources des aspirations légitimes et profondes de notre peuple, pour une société nouvelle fondée sur les valeurs suivantes : • la démocratie, la justice sociale et la liberté d’opinion en vue d’une participation responsable des citoyens au développement du pays (…) ».

Il dira plus loin encore ceci : « l’information et la communication sont de nos jours un facteur de développement et sont devenues une quête permanente des populations. Ainsi, tout en veillant à la libre expression de la presse, les mesures suivantes seront entreprises (…) »

Dans le Plan national de développement économique et social (PNDES) 2016-2020, le référentiel de mise en œuvre du projet de société, la première valeur défendue est « la démocratie, la justice sociale et la liberté d’opinion, en vue d’une participation responsable des citoyens au développement national ». Et l’objectif stratégique 1 de l’axe du PNDES affirme que « l’action publique portera sur le renforcement de l’accès à l’information juste pour tous, sur tout le territoire national ».

L’objectif stratégique 1 du PNDES sera-t-il atteint ? On l’espère. Et pourvu que cet article ne tombe pas sous le coup de la loi du 21 juin 2019 !

Aboubacar YABRE

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