Insécurité: pourquoi la collaboration des populations piétine?

Depuis maintenant quatre ans, le Burkina Faso est durement éprouvé dans sa stabilité, sa sécurité et son intégrité. Une horde de barbares constituée de terroristes, de groupes et individus criminels pas toujours identifiés y sévit en effet. Pour les contenir, le pays a engagé plusieurs actions. Dans cet élan, tous les acteurs en appellent à la collaboration des populations, reconnue comme un facteur essentiel à la victoire sur ce mal. Car, si la guerre se gagne par le renseignement et que ceci provient des populations, alors, on comprend aisément jusqu’où la guerre se gagne par les populations.

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Seulement, l’on se demande aujourd’hui si tous les appels ont toujours eu l’écho espéré et si non, ce qu’il convient de faire pour espérer y remédier. D’emblée, on peut admettre sur la foi de communiqués officiels, que des actions d’envergure ont été menées çà et là contre des positions ennemies avec plus ou moins de succès grâce au renseignement fourni par les populations. Mais au fond, beaucoup, sinon l’essentiel, reste encore à faire. Il faudra bien plus que de simples appels, plus que ces appels-là en tout cas. Il faudra, avec lucidité et courage, s’engager à identifier et à questionner les facteurs ou les causes qui entravent cette collaboration des populations afin de les briser.

De nombreux travaux de réflexions et de recherches réalisés aussi bien par des citoyens que des organisations gouvernementales ou non abordent la problématique. Dans l’ensemble, on peut y lire que si les populations ne collaborent pas ou ne le font que très faiblement, c’est parce des raisons existent. Il en est ainsi de la peur des représailles de l’ennemi ou des réticences vis-à-vis des agents et représentants de l’Etat connue pour leur longue culture et pratique de brutalités, d’exactions et de persécutions gratuites sur les populations.

Déjà, il convient d’accueillir avec humilité ces efforts de réflexions et les exploiter avec lucidité. Mais il est encore possible de faire mieux, d’aller au-delà des actions et interventions fragmentaires pour engager une action plus globale, plus durable et à forte valeur-ajoutée. Et pour cela, il faut déjà commencer par admettre un fait : quand on entend « collaboration des populations », on ne sait que trop vaguement ce à quoi cela renvoie. L’expression parle peu à ses destinataires. Elle donne même l’impression d’être une vue de l’esprit. Alors, elle a besoin d’être repensée, définie et conceptualisée.

Donner enfin un contenu à ce qu’on appelle « collaboration des populations »

Il est aujourd’hui difficile de dire et de cerner avec une suffisante clarté et précision les contours de ce que constitue la collaboration des populations. A la limite, les discours et autres communiqués officiels laissent-ils croire à ce jour qu’elle se résumerait à un exercice simpliste : Pour tout événement ou individu suspect, appeler le 10 10, le 17, le 16, le 18... Pourtant, en fait de collaboration, il s’agit foncièrement de bien plus que cela. Il faut donc conceptualiser, donner enfin un contenu à ce qu’on appelle « collaboration des populations » pour espérer y parvenir. C’est une question préalable d’efficacité et d’efficience pratiques qui va largement au-delà de simples considérations d’ordre sémantique ou de pure théorie.

De toute façon, c’est assez connu que la pratique sans la théorie est aveugle. Il faudra enfin dire aux populations ce qu’on attend exactement d’elles lorsqu’on les appelle à collaborer. Il faudra définir les termes, le contenu et les modalités de base de la collaboration. C’est la règle. Et cela se rencontre même dans les contrats de collaboration dans divers aspects de la vie courante entre personnes physiques ou morales. Mais l’œuvre de conceptualisation à elle seule ne suffira pas. Il faudra aussi de l’outillage. Et cela s’appelle éducation.

 

 

Eduquer les populations à la sécurité, une urgence nationale

Eduquer, c’est outiller. Et sans outil adéquat, aucune tâche, aucune œuvre humaine ne peut produire des résultats viables. C’est une évidence. Prenons l’exemple très simple des extincteurs que l’on peut rencontrer dans nos familles, dans nos lieux de service ou dans nos véhicules. Tant que les occupants ne sont pas outillés à l’utilisation de cet appareil, c’est en vain, sauf fait de hasard, qu’ils pourront s’en servir  pour éteindre un incendie qui surviendrait. Il en va de même de nos populations à qui l’on demande de la collaboration sans leur en avoir donné les outils. Pourquoi, comment, quand, avec qui collaborer ? Toutes ces questions, nos populations se les posent. Elles attendent des réponses, lesquelles commandent que soit engagée enfin à l’échelle de la Nation une véritable politique d’éducation de masse aux enjeux, aux réflexes et aux pratiques de sécurité et de collaboration. Il faut faire acquérir aux populations les pleines capacités qui leur permettent de collaborer vraiment.

Cette politique devra être impulsée par les gouvernants et mobiliser l’ensemble de la communauté nationale. Elle devra se nourrir d’une stratégie profondément enracinée dans nos réalités sociales et sociologiques telles que nos langues nationales. Il en est de même des associations communautaires connues pour être dynamiques et influentes dans leurs sphères respectives. A côté, des partenariats intelligents devraient être tissés avec l’ensemble des médias publics comme privés ainsi que la mise à contribution de tous supports utiles et pertinents (audio, imprimés…). Plus exactement, nos médias devraient désormais s’habiller aux couleurs de l’urgence et du péril du moment.

C’est par cette éducation de masse que les populations développeront des réflexes d’observation, de vigilance et de surveillance dans leurs familles, quartiers, secteurs, villages et villes afin de déceler les tendances de tel ou tel membre à la radicalisation et d’en donner le signalement en temps utile. C’est aussi par cette indispensable éducation que le citoyen vaincra ses peurs, doutes et réticences dès lors qu’il saura qu’il peut collaborer avec un minimum de précautions et d’assurance pour sa propre personne.

Le mécanisme actuel de la police de proximité à lui seul ne suffira pas

Dans sa volonté de susciter la participation des populations à l’effort collectif de sécurité nationale, le Gouvernement a marqué un pas appréciable dans le processus de mise en œuvre de la police de proximité. Ainsi, il a adopté en décembre 2016 un décret qui crée des Structures Communautaires Locales de Sécurité (S.C.L.S) à l’échelle des villages et secteurs des villes. A la lecture du décret, on note que ces structures sont constituées de « toute association légalement constituée et dont l’un au moins des objectifs est la participation à la lutte contre l’insécurité» à qui l’on confie un rôle de « veille sécuritaire, de renseignement, d’interpellation en cas de flagrant délit » et de contribution au renforcement de « la coopération entre les services de sécurité et les populations locales dans la prévention de l’insécurité ».

En attendant leur opérationnalisation, on s’aperçoit déjà que ces structures auront nécessairement besoin d’une acquisition ou d’un renforcement de capacités. Car de l’esprit du texte, elles seront constituées des associations ordinaires existantes qui auront simplement fait la profession de foi dans leurs statuts de contribuer à la lutte contre l’insécurité sans en avoir forcément les capacités et connaissances. On devrait donc s’attendre à ce qu’elles expriment des besoins de formation, d’initiation aux questions de sécurité et cela renvoie encore à l’éducation. Et même si elles acquéraient ces capacités, elles ne pourraient pas jouer efficacement le rôle d’interface entre les forces de sécurité et les populations si ces dernières ne sont pas à leur tour éduquées sur la question.

D’ailleurs, même les personnels des forces de sécurité et de défense qui sont par définition des professionnels hautement formés et qualifiés en matière de sécurité ont constamment besoin de recyclage. C’est pourquoi il existe à leur profit une panoplie de stages professionnels destinés à renforcer leurs capacités pour assurer leur opérationnalité. Ces stages sont si vitaux qu’ils s’organisent très souvent dans le cadre de la coopération internationale à l’exemple du Programme d’Appui au Renforcement de la Sécurité Intérieure au Burkina Faso (PARSIB) financé par l’Union européenne. Il faut donc engager des politiques et programmes similaires au profit des populations. C’est ainsi qu’il sera possible, progressivement, d’apporter des solutions viables à cette crise sécuritaire qui est loin de n’être que militaire.

Thomas Arcadius Jr

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