Le Réseau national de lutte anti-corruption (RENLAC) a certainement été désarçonné. Ravi. Mais décontenancé. La plainte contre l’ancien ministre de la défense nationale Jean-Claude Bouda a été déposée depuis l’année 2019. Qu’elle connaisse une suite aussi subite a surpris (positivement) bien des espoirs. Et ce n’est pas tout.

Coup sur coup, le Procureur du Faso près le Tribunal de grande instance de Ouagadougou Harouna Yoda séduit l’opinion nationale. Se basant sur des faits relatés par la presse d’investigation, pour l’une des rares fois au Burkina Faso, des informations judiciaires ont été ouvertes. Affaire proposition de 70 millions de F CFA pour « étouffer une affaire en justice » : un juge mis en examen. Un Directeur général adjoint des douanes alpagué. Des auteurs d’ordres de mission irréguliers au sein de la garde du palais présidentiel inquiétés. Et le propriétaire de la célèbre bâtisse de plusieurs centaines de millions de F CFA dans la cité de Manga envoyée à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou. Bref ! Des personnes jugées « intouchables » tutoyées par la Justice.

Le citoyen qui découvre ces informations ne peut que se réjouir. L’insurrection populaire d’octobre 2014 avait ce point bien écrit en gras dans sa plateforme revendicative : une justice indépendante, qui s’assume et qui est prête à aider à soigner les plaies et les meurtrissures sur le corps et dans l’âme de la société burkinabè.

Le citoyen peut se réjouir parce que la parole d’un haut responsable du Burkina, qui disait qu’il n’avait que faire des faits relatés par la presse, s’en trouve dénudée de sens. La Justice écoutant désormais assez la presse au point de prendre la relève de la chasse aux lièvres qu’elle a pris  la peine de lever.

Se réjouir

Le citoyen peut s’enorgueillir d’un appareil judiciaire qui prend progressivement son envol, faisant rugir ses moteurs avec le carburant de son indépendance, décidé à voguer pour rejoindre le cap de sa vitesse de croisière pour un Burkina plus égalitaire, respectueux des droits des faibles, des brimés et bridant les tentatives des plus forts d’abuser de leur force conférée ou acquise.

Le citoyen peut lui-même se féliciter car il y a de plus en plus de ses concitoyens qui comprennent qu’ils ne peuvent rester en marge de la gestion de la chose publique. La chose publique appartient à toutes et à tous et sa gouvernance doit donc mériter l’attention de chaque composante de la société.

Les révélations et les affaires rendues publiques dans les colonnes des médias pour être ensuite pourchassées dans les couloirs des palais de justice ne viennent  pas de la planète Mars. Ce sont des faits que des citoyens ont estimé qu’il n’était pas normal de les laisser passer ou de les garder sous le boisseau du silence. Voilà pourquoi des journalistes en sont informés, violant la sacro-sainte règle non écrite de l’imperméabilité des sources d’informations de la gouvernance publique. Vivement que cet esprit se développe davantage pour conduire le train du Burkina vers les gares d’une régie plus saine des écuries de l’Etat, débarrassée de l’ogre glouton de la poursuite effrénée des intérêts individualistes et égoïstes.

Le Burkina, en l’espace de quelques mois, est comme devenu une jungle où l’air qui y circule est irrespirable pour les gestionnaires indélicats du bien public.

Et en cela, au soir de son mandat présidentiel, le Président du Faso Roch Marc Christian Kaboré pourrait dire qu’il a réussi un des paris qu’il s’était fixé et une promesse qu’il avait faite à ses concitoyens : donner  à la Justice les moyens de jouer pleinement son rôle dans la construction de l’Etat-nation.

Toutefois, il est important de ne pas perdre de vue les avaries moteurs, les toussotements de cet appareil judiciaire et les tangages constatés ça et là.

D’abord, il est primordial de constater que le Burkina est entré dans une phase électorale. Les faits et gestes, en apparence anodins, peuvent reposer sur des embranchements et des ramifications insoupçonnés. Et les vrais bénéficiaires d’une action peuvent ne pas être ceux que l’on croit. Les tractations, les ambitions et les projets peuvent tirer sur des ficelles insoupçonnées pour se vêtir de la garde-robe de la vertu. Doit-on croire aveuglément qu’un responsable politique au poids réel peut être « lâché » sans l’aval, d’une manière ou d’une autre, de dirigeants plus haut placés ?

On veut bien, mais les séquelles d’un passé politique marqué par des coups bas, des tirs à vue intéressés et des dénonciations fondées sur des raisons bien éloignées de la vertu et de l’intérêt général invitent à la prudence. Ce n’est un secret pour personne qu’au sein même du parti au pouvoir, se mène une guerre intestine, sourde certes, mais une guerre bien réelle donc les geysers peuvent jaillir dans la vie publique sous des formes d’ange de la République. Les querelles pour des strapontins, pour sauver des « têtes » peuvent conduire à en sacrifier certaines au profit d’autres.

Ensuite, l’appareil  judiciaire doit aller au bout de sa propre « purge ». L’affaire dite des 70 millions de F CFA offerts pour « asphyxier » un dossier judiciaire en dit long sur le mal qui ronge la Justice burkinabè. Il est comme un grand corps malade où pullulent des cellules cancéreuses, ses propres cellules, qui peuvent provoquer le naufrage de toute l’embarcation par le fait de ses propres matelots. Nul besoin de dire que tant que ces voiles à l’orientation contraire au cap pris par l’appareil judiciaire ne sont pas redirigés dans la bonne direction, le navire ne passe son temps qu’à faire des tête-à-queue continuellement insensés.

Enfin, c’est dans la régularité et la continuité qu’on jugera réellement si la nouvelle ère qui semble s’ouvrir pour la Justice burkinabè s’inscrit dans la durabilité ou n’est qu’un feu de paille. De nombreux dossiers attendent toujours d’être jugés. D’autres verront certainement le jour dans les prochains jours, mois ou années. Et les citoyens burkinabè, qui deviennent de plus en plus des vigies, seront là pour juger …la Justice.

Abdoul Kader SAWADOGO

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